
Endurance: L’incroyable voyage de Shackleton
Le livre: « Endurance: L’incroyable voyage de Shackleton » est un chef-d’œuvre. C’est la première fois que je lis un livre d’une traite comme celui-ci !
Il relate un événement unique dans l’histoire: l’Expédition de l’Endurance d’Ernest Shackleton. Cette expédition devait être la première à rallier l’Antarctique d’Ouest à l’Est. Ce fut un échec. Mais cette expédition est restée dans l’histoire car tous les membres de l’équipage ont survécu au naufrage du bateau. Les 28 membres ont survécu pendant 22 mois (!) dans l’Antarctique, dans des conditions (presque) inhumaines! Sans radio, et avec aucune espèce de vie humaine à moins de 2200 km à la ronde. Ils ont dormi pendant 9 mois sur la glace antarctique :O Ce livre relate l’histoire incroyable de cet équipage.

Résumé de: « Endurance: L’incroyable voyage de Shackleton »
Écrit par Alfred Lansing, 342 pages (2024).
Titre original : Endurance: Shackleton’s Incredible Voyage (2015)
Partie 1: L’expédition commence… et dérape
La première phrase nous mets directement dans l’ambiance:
« L’ordre d’abandonner le navire et de descendre s’installer sur la glace fut donné à dix-sept heures. » 🥶
Mais pour comprendre ce moment, il faut revenir au début.
Ernest Shackleton rêve de grandeur. Après deux expéditions déjà menées en Antarctique, il veut cette fois marquer l’Histoire : devenir le premier à traverser le continent glacé d’ouest en est, via le pôle Sud. Le projet, aussi fou que noble, reçoit le soutien de Churchill malgré le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Le recrutement de l’équipage est aussi atypique que révélateur de l’instinct de leader de Shackleton. Tous les hommes qui feront partis de l’équipage sont sélectionnés en quelques minutes. Le futur commandant veut des compétences, mais plus que tout: il veut du caractère. À un physicien, il demande simplement : “Savez-vous chanter ?”. Aucun de ces échanges ne dépasse cinq minutes. Et pourtant, presque tous les hommes qu’il choisit seront à la hauteur des mois d’enfer qui les attendent.
Le 9 août 1914, l’Endurance quitte l’Angleterre. C’est un solide navire en bois de 44 mètres, conçu pour résister aux pressions de la glace, notamment grâce au type de bois utilisé.
L’équipage fait des escales en Argentine puis en Géorgie du Sud. Là-bas, les habitants les mettent en garde sur les conditions de glace inédite en mer. Malgré cela, Shackleton décide de partir.
Le 5 décembre, l’Endurance s’élance vers la mer de Weddell, avec 28 hommes et 69 chiens à bord (les chiens servaient principalement de moyens de transport pour tirer les canots, le matériel et les hommes sur la glace et la neige).

Deux jours après leur départ, l’Endurance fait face à un premier mur de glace infranchissable. Pendant 12 heures, l’équipage longe cette barrière de près d’un kilomètre à la recherche d’un passage. Les deux semaines suivantes, le navire avance au ralenti, pris dans un labyrinthe de glace mouvante. Au lieu des 370 km espérés, ils n’en parcourent que 55 par jour.
Noël est célébré malgré tout, dans une ambiance étrange entre camaraderie et pressentiment.
L’un des marins note : “Encore un Noël de passé. Dans quelles circonstances aura lieu le prochain ?”. Heureusement qu’il ne savait pas encore ce qu’il allait vivre un an plus tard…
Dans les jours qui suivent, ils croisent des icebergs de 45 mètres, des falaises glacées hautes comme la tour Eiffel, et une mer indigo si claire qu’on voyait jusqu’à 300 mètres de profondeur.
Le 18 janvier 1915, la glace piège définitivement le navire. D’abord, l’équipage tente de le libérer, mètre après mètre, dans un froid glacial. En vain. Un des membres écrit dans son journal: « L’Endurance se trouvait prise comme une amande au milieu d’une barre de chocolat »
Ils devaient attendre la venue d’une tempête soufflant dans le sens opposé pour changer le mouvement des glaces et créer un espace pour passer. C’était leur seule possibilité de décoincer le navire.
Ils essaient tant bien que mal de créer un passage par la glace, mais cela demande trop d’énergie et de carburant pour le bateau pour très peu de résultat.
Et on oublie souvent un détail important quand on lit ça depuis son chez soi bien au chaud: Il faisait -16°C 🥶

Le 24 février, Shackleton prend une décision: ils passeront l’hiver à bord de l’Endurance, coincé dans la glace.
À ce moment-là, la routine change : plus question de forcer le passage, l’équipage se consacre à chasser phoques et manchots pour survivre.
Leur journées sont alors rythmées par la chasse aux phoques, les blagues, les repas improvisés… et l’obscurité. La nuit polaire s’installe.
Des semaines sans lumière, des températures atteignant les -35°C, une solitude écrasante. Alors qu’ils pourraient devenir fous par le manque constant de lumière naturelle, cette période a rapprochée les marins de l’Endurance. Après 9 mois ensemble sur le navire, ils se connaissaient tous intimement et s’appréciaient sincèrement.
Mais la glace est traîtresse. D’abord protectrice, elle devient bientôt ennemie. D’août à octobre 1915, l’Endurance subit assaut après assaut. Les floes (fragments de glace de mer) la pressent, la tordent, la fissurent. L’équipage lutte, pompe, creuse, résiste pendant des jours entiers… jusqu’à l’épuisement. Finalement, le 26 octobre (soit 9 mois et 5jours depuis que l’Endurance a été coincé) Shackleton l’admet : le navire est perdu. Il faut se préparer à l’impensable.

Survivre au cœur de l’Antarctique, sans son navire…
Partie 2: L’Endurance a coulé. Mais eux, non.
Quand l’Endurance sombre pour de bon, le 21 novembre 1915, les 28 hommes de Shackleton se retrouvent seuls, perdus au cœur de l’Antarctique, isolés sur une étendue de glace sans fin.
Mais ils sont encore en vie.
Leur objectif : rejoindre l’île de Paulet, à 640 km, en traînant deux lourdes embarcations à travers une banquise instable. Très vite, ils réalisent que l’effort est surhumain. En une semaine, ils n’ont progressé que de 13 km. Shackleton décide de camper et d’attendre que la dérive des glaces les rapproche de la terre.

Commence alors une nouvelle vie, primitive, glaciale, et pourtant supportable. Assis dans la neige, dormant sur la glace, mangeant des phoques à la cuillère, les hommes s’adaptent. Mieux : ils tiennent bon. Dans cette routine glacée, certains redécouvrent même une forme de bonheur, de simplicité, de fraternité. Leurs journaux débordent d’humour et de gratitude… malgré la faim.
Mais Shackleton veille. Plus que le froid, il craint la démoralisation. Il surveille, écoute, choisit méticuleusement qui dort avec qui, flatte les égos à bon escient, gère les tensions. Lorsqu’un homme, McNeish, refuse d’obéir, Shackleton agit avec fermeté et diplomatie, rappelant à tous l’engagement moral du groupe.
Fin décembre, Shackleton tente de repartir vers l’ouest, mais les conditions sont trop dures. Ils doivent battre en retraite. Ce repli (rare chez Shackleton) témoigne de sa lucidité : mieux vaut reculer que mourir. Il s’est engagé auprès de ses hommes à tous les ramener sains et saufs chez eux. Mais les floes deviennent traîtres, saturés d’eau, instables, imprévisibles. Le sentiment d’enfermement grandit.
Ils sont cernés.
Et pourtant, ils avancent à leur manière : ils apprennent à coudre, à préparer du cuir, à jouer au bridge. Ils pensent à leurs proches, rêvent de bière et de pain beurré… Le 31 décembre, chacun consigne en silence sa réflexion : « Peu d’hommes auront connu une fin d’année aussi étrange ».L’Endurance est perdue. Mais leur esprit tient. Et c’est là toute la grandeur de leur campement à même l’Antartique.

Partie 3: Le Camp de la Patience… ou l’attente d’un miracle
Ils avaient marché 9 kilomètres. En cinq jours.
Autant dire, rien. La glace les broyait, la neige fondait sous leurs pas, la fatigue gagnait leurs âmes. Shackleton ordonne un repli et installe le camp sur un nouveau floe, baptisé ironiquement « Camp de la Patience ».
Pour résumer ce camp en un mot, ça serait: l’attente. Une attente interminable…
Plus de but, plus de plan, juste l’oscillation de la glace et des repas maigres à base de phoques et de manchots. Certains jours, les hommes pataugent dans une soupe de neige jusqu’à la taille, espérant retrouver un semblant de chaleur dans leurs sacs de couchage détrempés.
Le froid n’est plus le pire ennemi. L’inaction les ronge. Les tentes deviennent leur prison mentale. Chacun tue le temps comme il peut : cartes, réussites, lectures à voix haute…
Mais la faim revient, lancinante. Les réserves de graisse fondent. Ils n’ont rien à faire, et quasiment aucune nourriture à se mettre sous la dent. Ils admettent faire de leur mieux pour tuer le temps
Le moral vacille. Des tensions éclatent. Un mot de travers, une précieuse goutte de lait renversée, et la colère explose.
Mais la fraternité veille encore : en silence, un homme partage son lait avec un camarade en larmes. Et le calme revient.
Puis un jour : un léopard de mer est abattu. Près de 500 kilos de viande et deux semaines de survie supplémentaires. Un miracle.
Mais ce sursis a un prix : Shackleton ordonne, le cœur lourd, de sacrifier les chiens. Macklin, vétérinaire de l’expédition, s’exécute. L’un après l’autre, il les mène derrière un monticule, pour qu’ils meurent avec dignité. La survie exige des sacrifices.
Les jours suivants, la banquise s’agite. La houle arrive. L’océan n’est plus loin.
Une brèche, un frémissement… et enfin, le 17 mars 1916, ils aperçoivent la terre. Mais la glace reste fermée, piégeant leurs embarcations.
Puis, le 9 mars, la mer respire sous leurs pieds. La glace se soulève. La tension monte.
Et le 9 avril, 14 mois après avoir quitté l’Endurance, Shackleton donne l’ordre :
“Lancez les embarcations !”

Partie 4: Quatre mois sur la glace. Il est temps de fuir.
Le 9 avril 1916, après près de 5 mois sur le Camp de la Patience, Shackleton donne l’ordre tant attendu :
« Lancez les embarcations ! »
C’est le début d’une odyssée finale, aussi effrayante que salvatrice. Les hommes rament comme ils peuvent à travers les chenaux de glace. Maladroits, engourdis, presque rouillés par l’inaction. Mais la glace s’ouvre. Un courant les entraîne vers le nord-ouest. Enfin, ils avancent.
Ils parcourent quelques kilomètres, accostent un floe pour la nuit. Mais à minuit, la glace se fend sous une tente : un homme tombe à l’eau. Shackleton le sauve de justesse. Puis la fissure les isole à nouveau, le chef lui-même est emporté un moment dans l’obscurité avant d’être récupéré par une corde.
Le lendemain matin, ils atteignent l’océan libre. Ce moment rêvé depuis des mois devient un cauchemar.
Le vent hurle, la houle les martyrise, la glace dérivante menace à chaque instant de broyer les canots.
Pendant trois jours et trois nuits, ils endurent l’enfer marin antarctique :
- Vagues glacées, gelures, excréments et urine gelés dans les habits.
- Diarrhées, hallucinations, épuisement absolu.
- Soif déchirante, lèvres fendues, pieds morts.
Mais tous rament. Tous tiennent.
Et enfin, à l’aube du 15 avril , la terre surgit : l’île de l’Éléphant.

Mais les falaises sont infranchissables. Le vent souffle à 150 km/h. Une vague manque d’engloutir le Docker.
Ils longent la côte, désespérés. Puis sont séparés. Et par miracle, les trois embarcations se retrouvent. Une plage minuscule apparaît.
Ils ont réussi.
Shackleton tient sa promesse : il pousse Blackboro, le plus jeune, sur le sable.
Mais le garçon ne peut pas se lever. Ses pieds sont morts. On le traîne à l’abri.
Les 28 marins voient et touchent la Terre ferme. Après 453 jours à même la glace.
Partie 5 : Le campement sur l’île de l’Éléphant
16 avril, 453 jours après avoir quitté l’Endurance, prisonnière des glaces, les hommes foulèrent enfin la terre ferme de l’île de l’Éléphant.
Certains s’effondrèrent, étreignant le sol comme pour s’ancrer à cette stabilité oubliée. D’autres, tremblants, serraient les galets entre leurs doigts. Boire du lait chaud leur rendit la vie, comme si leur sang gelé recommençait à circuler.
La baie paraissait presque accueillante pour ces naufragés de l’Antarctique : phoques alanguis au soleil, manchots curieux, cris d’oiseaux marins. Quatre phoques furent abattus, et Green en fit cuire de larges tranches. Rassasiés pour la première fois depuis des mois, ils tordirent leurs sacs de couchage trempés, puis sombrèrent dans un sommeil lourd, bercés par les cris des manchots. C’était le premier moment de paix depuis le naufrage.
Mais le répit fut bref. Shackleton annonça qu’il fallait repartir : la plage était trop exposée aux marées et aux tempêtes. Wild partit reconnaître les environs. Après neuf heures d’efforts, il revint avec la nouvelle d’un site plus sûr, à 13km vers l’ouest. À l’aube du 17 avril, ils reprirent la mer.
Une tempête se leva aussitôt. Le vent hurla le long des falaises, faisant claquer les voiles et fouetter la mer en vagues. Ils ramaient à quelques mètres d’un mur de roche de 600 mètres, pris entre la falaise et un chaos d’écume. Sans gants, Greenstreet sentit la peau de ses mains se durcir sous la morsure du froid.
Vers quinze heures, ils atteignirent enfin la plage promise. Pas de joie : le lieu était nu, balayé par les vents. La neige les ensevelit dès la première nuit. Ils dormirent dans leurs sacs détrempés, exposés au blizzard. Les jours suivants, ils tuèrent des manchots pour survivre ; seules leurs entrailles fumantes réchauffaient leurs mains engourdies. Shackleton comprit qu’il devrait aller chercher du secours.
Le 20 avril, il annonça son départ pour la Géorgie du Sud avec cinq hommes à bord du canot de sauvetage: le James Caird. Tandis qu’il écrivait ses adieux et préparait l’embarcation, le camp sombra dans une attente morne. L’espoir de tout le groupe reposait désormais sur cette petite barque perdue dans l’Atlantique.
Le 24 avril, Shackleton leva l’ancre.
Pour les vingt-deux hommes restés sur l’île, commençait l’épreuve la plus longue : attendre.

Crédit: https://www.coolantarctica.com/
Partie 6 : La traversée du James Caird
Le 24 avril 1916, 180 jours après avoir quitté l’Endurance, Shackleton s’éloigne de l’île de l’Éléphant avec cinq hommes à bord du James Caird (un canot de sauvetage).

Photographie de Frank Hurley, extraite de l’ouvrage « South » (1919)
Derrière eux, vingt-deux compagnons, réduits à l’attente. Devant eux, 1 500 kilomètres d’océan polaire jusqu’à la Géorgie du Sud. L’espoir repose sur une barque de 6,7 mètres, brinquebalante, lestée de pierres, saturée d’eau salée.
Dès les premières heures, la traversée devient une guerre d’usure. Les lames s’abattent, la glace se forme. L’eau pénètre tout. Les hommes, trempés en permanence, doivent rester immobiles pour ne pas heurter leur peau contre les zones glacées de leurs vêtements. Les sacs de couchage suintent la pourriture et le sel. Le froid cisaille les doigts, les genoux s’ouvrent sur les pierres.
Et pourtant, ils avancent.
À bord, le silence est pesant. Shackleton doute. Il parle à Worsley pour se rassurer, puis se tait à nouveau, perdu dans ses pensées.
Les jours passent, la tempête devient constante. La coque s’alourdit sous la glace. À l’intérieur, des stalactites pendent du toit. L’eau gèle. Ils écopent sans fin. La moindre erreur serait mortelle. Une nuit, chaque quart d’heure de garde devient une punition où les minutes s’écoulent comme des siècles.
Le 4 mai, une trouée dans les nuages. Worsley parvient à faire le point : ils ont dépassé la moitié. L’équipage se remet à croire. La Géorgie du Sud n’est plus un mirage : elle est proche.
Mais l’océan a gardé son dernier assaut. Le 8 mai, une vague fracasse l’avant et fissure le bois. L’eau monte. L’ancre flottante est perdue. La soif devient infernale, ils n’ont plus de réserve d’eau potable. Et pourtant… ils tiennent.
Enfin, le 10 mai, 196 jours après la perte de l’Endurance, le rivage apparaît. Mais le salut leur est encore refusé. La mer, monstrueuse, leur interdit l’accostage. Ils tentent plusieurs approches. Le soir venu, une ouverture se dessine. Le Caird s’engage.
Ils ont réussi.
Un filet d’eau coule à quelques mètres. Tous tombent à genoux pour boire.
La plus périlleuse traversée de l’histoire maritime est terminée.
Partie 7: La dernière traversée, le retour au monde
10 mai 1916. Cela fait 477 jours que l’Endurance s’était figée dans les glaces. Quand Shackleton, Crean et Worsley posèrent enfin le pied sur la terre ferme de la Géorgie du Sud, ils ne ressentirent ni triomphe ni exubérance. Seulement une immense fatigue, une paix étrange, celle qui suit les tempêtes intérieures.
Le ressac projetait le James Caird contre les rochers, jusqu’à briser le gouvernail. Chaque tentative pour tirer le canot à terre échouait : leurs corps ne répondaient plus. Après six essais, Shackleton renonça. Il fallait d’abord manger, dormir, survivre.
Une petite grotte de pierre, à quelques mètres de là, devint leur abri. Ils y traînèrent leurs sacs trempés et s’y effondrèrent. Crean alluma un feu ; pour la première fois depuis des semaines, ils avalèrent une soupe chaude. Mais vers deux heures du matin, une lame arracha l’amarre du bateau. Crean plongea dans l’eau glacée jusqu’aux épaules pour le récupérer. Tremblants, ils veillèrent jusqu’à l’aube.
Le gouvernail détruit et les hommes épuisés, toute idée de repartir en mer disparut. Il ne restait qu’une option : traverser l’île à pied. Une entreprise jugée impossible — montagnes déchiquetées, glaciers, ravins. Mais Shackleton décida d’essayer. Personne ne contesta. Il partirait avec Worsley et Crean.
Après douze heures d’un vrai sommeil, leur premier depuis cinq semaines, ils retrouvèrent un peu de force. Shackleton attendit deux jours supplémentaires avant le départ. Le 15 mai, ils quittèrent la grotte sous un pâle soleil, presque joyeux, comme s’ils oubliaient un instant les dix-huit mois de lutte qu’ils venaient de vivre.
Le 19 mai, à 3h10, ils s’engagèrent sur la neige, sans tente ni sac de couchage, condamnés à marcher sans répit. Vers 750 mètres d’altitude, la pente s’adoucit. À 9 h, ils firent halte dans un trou de neige pour un maigre repas chaud, puis repartirent vers des pentes plus raides. Shackleton taillait des marches dans la glace avec son herminette. À 11 h 15, ils atteignirent un sommet… et se retrouvèrent face à un précipice. Il fallut rebrousser chemin.
Ils glissèrent entre falaises et crevasses, puis gravirent une autre arête, plus raide encore. Les jambes tremblaient, le souffle manquait. Tous les vingt minutes, ils s’écroulaient, bras en croix dans la neige. Vers 15 h, nouvelle crête, nouvelle impasse. La brume montait. Shackleton choisit de grimper vers un troisième sommet.
À 16 h passées, ils atteignirent un nouveau sommet. Encore une impasse. Mais la brume les enveloppa, impossible de redescendre. Alors Shackleton lança l’idée folle : se laisser glisser dans le vide. Worsley et Crean hésitèrent, puis acceptèrent. Ils n’avaient pas d’autres choix… Le temps de descendre, le froid allait les tuer. Ils s’attachèrent les uns aux autres comme des bobsleighers sans bobsleigh. Ils poussèrent. Une chute aveugle, cent secondes d’effroi… avant qu’un banc de neige les arrête. Étourdis, ils éclatèrent de rire : ils étaient vivants.
La lune se leva, révélant les reliefs. Ils marchèrent encore. Vers 0 h 30, ils atteignirent un nouveau sommet à 1 200 mètres, puis descendirent vers le nord-est. Ils croyaient voir Stromness (la station baleinière recherchée)… mais ce n’était qu’un mirage. Ils avaient bifurqué vers la baie de la Fortune. Nouvelle montée dans le noir.
À 5 h, ils atteignirent une ligne de crêtes. Devant eux, un petit col. Mais leurs forces s’épuisaient. Pour se réchauffer, ils se serrèrent l’un contre l’autre. Shackleton sentit le sommeil de mort l’envahir. Il secoua les autres et leur mentit : « Vous avez dormi trente minutes. » En réalité, ce n’était qu’un instant.
Titubants, ils parcoururent les derniers mètres. À 6 h, ils franchirent le col. Devant eux, la pente s’adoucissait. Et au loin, les hauteurs de Stromness apparaissaient, baignées de lumière.
Quelques instants plus tard, un son monta du fond de la vallée : un sifflet à vapeur. Shackleton s’arrêta, tendit l’oreille. Le premier bruit humain depuis décembre 1914. Ils se regardèrent et se serrèrent la main.
Shackleton et ses 5 hommes avaient réussi ! Ils avaient réussi à traverser la Georgie du Sud à pieds, seuls et sans équipement. Personne ne l’avait jamais fait.
Vers 16h, trois silhouettes apparaissaient sur les quais de Stromness. Barbes longues, visages noircis, vêtements en lambeaux. Deux enfants les virent et prirent peur. Le contremaître, Mathias Andersen, les regarda approcher, intrigué. L’un des hommes s’adressa à lui d’une voix douce :
— Pouvez-vous nous conduire à Anton Andersen ?
— Il n’est plus ici. Thoralf Soerlle l’a remplacé.
— Parfait. Je connais bien Soerlle.
Soerlle ouvrit. Il recula, les yeux grands ouverts.
— Qui diable êtes-vous ?
— Je suis Shackleton.
Silence. Soerlle tourna la tête… et pleura.
30 août 1916 (plus de 2ans depuis le départ de l’Angleterre). Quatre mois et six jours s’étaient écoulés depuis le départ de Shackleton et ses 5 attendants. Sur l’île de l’Éléphant, les naufragés avaient cessé d’espérer.

Photographie de Frank Hurley, extraite de l’ouvrage « South » (1919)
Marston montait vérifier s’il y avait des nouvelles, plus par automatisme et pour passer le temps que par espoir. Mais ce jour là, Il revint en courant :
On ne devrait pas faire un feu pour les signaux ?
Un long silence. Tous comprirent.
Quelques heures plus tard, un canot s’approchait. Un homme massif s’y tenait debout : Shackleton. Les cris de joie explosèrent. Shackleton n’avait qu’une pensée : les ramener au plus vite.
À 14h15, Worsley nota sur le Yelcho :
« Tout s’est bien passé. Enfin. En avant toute! »
Citations clés de: Endurance, L’incroyable voyage de Shackleton
- « Peu importe les probabilités, un homme ne mise pas son dernier espoir de survie sur quelque chose en s’attendant à ce que cela échoue. »
- « Ils avaient été les outsiders, bons seulement à encaisser les coups qui leur étaient infligés. Mais suffisamment poussée à bout, il n’existe presque aucune créature sur cette terre qui ne finisse par se retourner et tenter de se battre, quelles que soient les chances. »
- « De tous leurs ennemis — le froid, la glace, la mer — aucun ne lui inspirait plus de crainte que la démoralisation. »
- « Et en l’espace de quelques heures, la vie avait été réduite d’une existence extrêmement complexe, remplie de mille petits problèmes, à une simplicité extrême où une seule tâche réelle subsistait : atteindre l’objectif. »
- « Quel que soit son état d’esprit — qu’il soit léger et enjoué, ou sombre et empli de colère — il avait une caractéristique dominante : il était déterminé. »
- « D’une certaine manière, ils avaient appris à mieux se connaître. Dans ce monde solitaire de glace et de vide, ils avaient atteint une forme, certes limitée, de contentement. Ils avaient été mis à l’épreuve et avaient été à la hauteur. »
- « À cet instant, ils ressentirent un profond sentiment de fierté et d’accomplissement. Même s’ils avaient échoué lamentablement à se rapprocher de l’objectif initial de l’expédition, ils savaient désormais qu’ils avaient, d’une certaine manière, accompli bien plus que ce qu’ils avaient imaginé au départ. »
- « J’aspire à un peu de repos, libéré de toute pensée. »
Conclusion sur le livre: Endurance, L’incroyable voyage de Shackleton
Ce livre et l’histoire vraie qu’elle raconte ont été une excellente découverte !
Je suis absolument ravi d’avoir choisi ce livre ! Il m’a énormément apporté, et j’étais vraiment happé par la lecture: je ne voulais pas m’arrêter (ce qui est rare, en général je m’arrête au bout de 30minutes ou moins).
Parfois, quand j’ai envie de me plaindre, je repense à ces 28 hommes, et je suis reconnaissant de la situation dans laquelle je suis 😄 Je le dis en « mode blague », mais pour de vrai ça fonctionne tout le temps !
Pour quiconque aime lire, je recommande sincèrement la lecture de ce livre, et de découvrir l’un des plus grands exploits jamais réalisés par un groupe d’hommes !
Points Forts et Points Faibles
Ma note 8,5 /10
Points Forts:
- L’histoire est très bien racontée. Très facile et agréable à lire.
- Le storytelling: on est pris par le récit !
- Par moments, l’auteur nous rappelle les conditions extra-extraordinaires dans lesquels les 28 membres de l’équipage doivent vivre. Quand on est pris dans les lignes, on on en arrive parfois à oublier qu’ils vivent entre -14°C et -40°C en continu…
- Les leçons de leadership, de cohésion d’équipe et de force mentale, présentes tout au long du livre
- Le mélange de narration, et d’inclusion des différents membres de l’équipage
Points Faibles:
- Les termes très spécifiques aux expéditions maritimes. Dans la version de poche que j’ai, il y a un glossaire à la fin du livre, mais il ne reprend qu’une partie du vocabulaire marin. Ce détail dans le récit, qui est important, rend la lecture moins fluide pour les non-initiés comme moi 😀
- Je dois avouer que je suis plutôt ignorant concernant la vie maritime (et l’Antartique et ses îles alentour 😅), donc j’étais parfois perdu dans certains détails.
A part ça, pas de points faibles 💯
Avais-tu déjà entendu parler de cette expédition hors du commun ?